Opinion
Autour de chez-nous - La Gaspésie, autrement
Mots clés : Gaspésie, Développement régional, Gaspésie, îles de la Madeleine (région), Québec (province)
«La Gaspésie, pays intérieur de chacun de nous.
Le cri qui fera peur à tout le monde, c'est d'ici qu'il
viendra.»
-- Félix Leclerc
En ce début de XXIe siècle, la Gaspésie fait face, une
fois de plus, à son destin. Historiquement connue comme
exportatrice de matières premières dans le domaine des
pêches, des mines et de la forêt, qu'en est-il de son
apport au développement socio-économique du Québec?
A-t-il déjà été reconnu à sa juste valeur? Dépouillée de
ses ressources naturelles traditionnelles, la région
exporte désormais sa matière grise vers les grands
centres, ce qui n'est pas sans assombrir son portrait
dans un Québec myope, divisé et centralisateur. Après
avoir essuyé plusieurs coups durs, la Gaspésie est en
période de convalescence et revendique non seulement sa
place dans l'histoire du Québec, mais une véritable
solidarité nationale.
La Gaspésie pour bâtir un Québec moderne
Si les histoires militaires sont écrites par les
vainqueurs, l'histoire du Québec est trop souvent écrite
par les grands centres, occultant ainsi la contribution
majeure des régions -- dans ce cas-ci, la Gaspésie -- au
développement, à l'évolution et à la diversité du
Québec. Que serait le Québec sans la Gaspésie?
Certainement bien différent.
Il y a moins de cinq siècles, à l'été 1534, un célèbre
visiteur du nom de Jacques Cartier s'amène le long de la
côte gaspésienne en vue d'y trouver une route menant aux
trésors de l'Asie. Ce qui devait être un échec se
transforme, en fait, en succès. À la vue de tant de
richesses naturelles, Cartier s'approprie le territoire
au nom du roi de France. Par ce geste historique, la
Gaspésie devient la porte d'entrée de la
Nouvelle-France, le «berceau» de ce qui deviendra un
jour le Canada.
Au siècle suivant, ce Nouveau Monde voit ses premiers
habitants s'implanter en permanence sur le territoire,
de sorte qu'au tournant des années 1650 la Gaspésie
accueille annuellement des milliers de pêcheurs venus
d'Europe pour s'enrichir. Plus de 2000 pêcheurs basques,
bretons et normands arrivent au printemps pour repartir
à l'automne avec des navires chargés de cette fameuse
morue salée-séchée. Un trafic commercial considérable
est visible; une certaine forme de mondialisation, même
si le terme n'existe pas encore, peut être constatée. À
la même époque, Québec et Montréal ne sont peuplées que
de quelques centaines d'individus. Une région sans
histoire, la Gaspésie?
Peu après la Conquête britannique de 1760, seuls les
Amérindiens, ces premiers Gaspésiens, habitent la
péninsule. Ils feront de la Gaspésie l'une des plus
vieilles régions habitées de tout le Québec, puisqu'ils
fréquentent le lieu des milliers d'années avant les
Blancs. Par la suite, la Gaspésie et ses eaux
poissonneuses sont témoins de l'arrivée des Anglais, des
Anglo-Normands, des Basques, des Canadiens français, des
Acadiens, des loyalistes, des Irlandais et des Écossais,
qui se côtoient en s'enracinant tout le long du
littoral.
Devenue une terre d'adoption pour plusieurs peuples, la
Gaspésie s'apparente dès lors à une mosaïque culturelle
où la diversité ethnique, religieuse et linguistique
imprègne ce coin de pays d'une richesse unique. Un
multiculturalisme prend donc naissance en cette terre
comme il n'en existe pas ailleurs au Québec à la même
époque. Il faut patienter jusqu'au début du XIXe siècle
pour que Montréal soit composée d'un multiculturalisme
semblable. Aujourd'hui, l'apport de ces différentes
communautés au développement socio-économique de la
Gaspésie est toujours palpable, notamment sur le plan de
l'architecture, de la division des terres, de la langue
et des accents, de la diversité culturelle, de
l'occupation du territoire, etc. Isolée, la Gaspésie?
Saviez-vous qu'entre 1860 et 1866 la Gaspésie possède en
son sol 11 consulats qui veillent à défendre les
intérêts économiques de leur pays respectif dans le
domaine des pêches? À Gaspé, nous pouvons observer
notamment les pavillons du Brésil, des États-Unis, du
Portugal, de l'Italie, de la Norvège, de l'Espagne et de
la France. Coupée du monde, la Gaspésie?
C'est l'avènement de la Confédération en 1867 qui vient
mettre un terme à cette croissance, alors que le
développement du port d'Halifax est privilégié au
détriment de celui de Gaspé. De plus, les Maritimes
bénéficieront d'un chemin de fer des plus modernes à
partir de 1876, tandis que la péninsule ratera le train
et devra patienter jusqu'en 1913 pour que les rails
atteignent Gaspé. L'isolement n'est pas un virus que
l'on crée en laboratoire. Il se développe plutôt à coups
de méconnaissance, d'ignorance, d'indifférence... et par
des décisions politiques incohérentes, parce que
politiques.
L'isolement, un signe de notre temps?
Il y a à peine 40 ans, la Révolution tranquille,
destinée à poser les bases de la modernité québécoise,
soufflait aux quatre coins de la province. Le Québec
allait enfin se démarquer sur la scène internationale,
en plus d'imposer une vague de réformes à l'échelle
provinciale. Aussitôt, les yeux se sont tournés vers
l'est du Québec, puis vers la Gaspésie, déjà dépouillée
d'une bonne partie de ses ressources naturelles et
humaines.
Le gouvernement québécois projette alors de mettre sur
pied le Bureau d'aménagement de l'est du Québec (BAEQ),
dont le rôle est de relancer l'économie rurale de ce
vaste territoire. Le BAEQ déposera un rapport en 1965 et
ses recommandations viseront essentiellement la
modernisation de l'économie de l'est du Québec. Parmi
les avis les plus controversés figure en tête de liste
la recommandation de fermer des villages de
l'arrière-pays gaspésien. L'État souhaite exporter un
modèle fraîchement réfléchi dans les grandes universités
du Québec, recherchant l'urbanisation du monde rural.
L'histoire nous apprend qu'il est difficile d'imposer sa
façon de faire à une population sans son consentement,
sans sa participation...
Cette soif de changement provoque l'avènement des
technocrates qui prennent le relais du clergé pour
rattraper le temps perdu et pour diriger les nouvelles
destinées du Québec. Les Gaspésiens allaient être
étudiés à leur insu sous tous les angles. L'objectif
ultime: ramener la Gaspésie à l'heure du Québec et
faciliter aux individus et aux localités de
l'arrière-pays, confrontées à des problèmes de
reconversion économique, le passage d'une société
traditionnelle à une société moderne.
Dès lors, certaines localités sont considérées comme des
fardeaux économiques pour la collectivité québécoise,
d'où l'urgence d'amener vers les grands centres ces
résidants vivant dans des paroisses marginales. Au lieu
de réduire les disparités entre les grands centres et
les régions périphériques, les partisans de la
polarisation du Québec ont créé un fossé qui tend à se
transformer, quatre décennies plus tard, en un gouffre
sans fond. La Gaspésie est-elle devenue un boulet pour
le reste du Québec, qui irait jusqu'à souhaiter
consciemment sa fermeture? Bizarrement, les Gaspésiens
ne se posent même pas la question. D'autres s'en
chargent épisodiquement à leur place.
Un Québec divisé
Le Québec est vaste: quatre fois plus grand que la
France, mais huit fois moins peuplé! Or, tenons-nous-le
pour dit: le Québec est un pays de régions où deux
grands centres dominent le commerce et la politique. Il
y a donc Montréal, Québec et les régions, celles-ci
étant trop souvent folklorisées et marginalisées par les
grands centres, qui semblent remettre en question leur
raison d'exister. Mais, rassurez-vous, la Gaspésie en a
vu d'autres. Son isolement du reste du Québec est senti
et contesté par les forces vives du milieu. En fait, la
Gaspésie a appris à vivre avec cet isolement; à
l'amadouer, à l'apprivoiser.
Plongée dans cette ère de mondialisation, de
globalisation, de performance, de rendement et de
rentabilité à tout prix, la Gaspésie est devenue, aux
yeux de nombreux observateurs, une éternelle perdante.
Éternelle perdante parce qu'elle ne détient ni le
pouvoir économique ni le pouvoir politique pour se
développer.
Dans son livre intitulé Démocratiser la démocratie,
l'auteur Gil Courtemanche prétend qu'«en voulant édifier
une société économique moderne, nous avons tout misé ou
presque sur la grande région montréalaise, reléguant les
autres régions aux rôles subsidiaires de consommateurs
de produits et de fournisseurs de richesses naturelles».
Colonisée médiatiquement, économiquement, culturellement
et socialement par les valeurs et l'imaginaire urbains.
Tel un pays du tiers-monde. La Gaspésie pourra-t-elle
survivre à la montréalisation du Québec? Montréalisation
de la recherche, de la haute technologie, de l'économie
du savoir, de la culture, des valeurs, etc. Oui, si elle
parvient à conserver son authenticité, son identité, son
histoire, ses traditions. Oui, si le reste du Québec
peut faire preuve d'une solidarité nationale.
À bien y penser, la Gaspésie n'est pas irrécupérable.
Dépourvue de toute industrie polluante, elle est prête
pour un virage vert, alors que le développement des
produits du terroir et des produits équitables est en
pleine expansion. Pour une quatrième année consécutive,
la Gaspésie est parvenue à freiner l'exode des jeunes
âgés de 24 à 35 ans, phénomène dû en bonne partie à
l'initiative qu'est la grande séduction gaspésienne. Ils
reviennent pour la qualité de l'air, la qualité de vie,
les défis et les bons contacts avec les gens. Les médias
régionaux parlent même d'un certain baby-boom. Quant à
la vitalité culturelle de la Gaspésie, elle fait l'envie
de bien des régions éloignées des grands centres. Cela
n'est qu'un survol en vrac de cette nouvelle Gaspésie
sur le point d'émerger dans ce Québec qui aurait
avantage à mieux connaître ses régions. En somme, la
Gaspésie existe et elle est là pour rester. Elle a un
passé riche, un présent en transition et un avenir sur
le point d'être
redessiné.
http://www.ledevoir.com/2007/07/30/151820.html